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Sur la réouverture des écoles, le gouvernement navigue dans le flou (LE MONDE)

jeudi 23 avril 2020

Sur la réouverture des écoles, le gouvernement navigue dans le flou

Le plan de déconfinement présenté par le ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer a pris de court Matignon. Car, au sommet de l’Etat, toutes les hypothèses sont encore à l’étude.

Par Alexandre Lemarié et Olivier Faye

Jean-Michel Blanquer n’a pas seulement pris de court les enseignants, mardi 21 avril, en dévoilant son plan de réouverture des écoles, qu’il imagine étalé sur trois semaines à compter du 11 mai, avec des rentrées différentes en fonction des degrés. Le ministre de l’éducation nationale a également suscité une forme de stupeur à Matignon, où les collaborateurs du premier ministre, Edouard Philippe, ont découvert en direct sur BFM-TV les « grands principes » (dixit l’intéressé) de ce plan de reprise « progressif ».

M. Blanquer l’avait présenté dans la matinée lors d’une audition par visioconférence avec les députés de la commission des affaires culturelles et de l’éducation. Edouard Philippe avait pourtant demandé, le 19 avril, à son ministre de « travailler sur des hypothèses » ou « des scénarios » de réouverture des écoles ; il comptait présenter lui-même les options retenues, fin avril-début mai, en même temps que le « plan complet » du déconfinement. « C’est un énorme pataquès, souffle une source gouvernementale. Blanquer a fait ses annonces alors que les arbitrages n’avaient pas été validés avec Matignon et qu’on lui avait demandé de ne pas communiquer sur ce sujet. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Déconfinement : les entreprises s’activent pour préparer la reprise du travail

L’entourage du premier ministre, dès lors, s’est empressé de resserrer la communication. Sur ce sujet comme sur tout ce qui a trait au plan de déconfinement, « il faut insister sur le fait que ce sont des hypothèses ! », a martelé Benoît Ribadeau-Dumas, directeur de cabinet d’Edouard Philippe, lors d’un échange téléphonique, mardi après-midi, avec l’ensemble des directeurs de cabinet du gouvernement. Comprendre : ce n’est pas aux ministres de révéler d’éventuels arbitrages. MM. Philippe et Blanquer s’en sont expliqués tous les deux avant les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, mardi. Cafouillage

« Le ministre a développé les hypothèses possibles, souhaitables pour lui, mais elles sont bien sûr conditionnées au prochain avis du conseil scientifique et aux arbitrages que Matignon va rendre », convient-on dans l’entourage de M. Blanquer, reconnaissant que « ça a pu être mal compris ». Mais, poursuit-on de même source, « il faut un minimum de quinze jours pour qu’un établissement se remette en marche, le ministre est obligé de mettre la maison sous tension ». « Les déclarations de Blanquer sont conformes à la réunion qu’il avait eue lundi avec le premier ministre, tempère-t-on à Matignon. Ce sont vraiment les pistes que l’on travaille, et nous sommes certains que l’on finira sur du progressif, comme l’a dit Jean-Michel Blanquer. » Article réservé à nos abonnés Lire aussi Déconfinement : les maires préconisent un retour à l’école sur la base du volontariat

Ce cafouillage de communication révèle néanmoins les hésitations qui agitent le sommet de l’Etat. C’est notamment le cas sur l’opportunité de mettre en place un déconfinement des écoles par région, au vu des différences de contamination selon les territoires. Une option qui semble avoir la faveur de l’ancien maire du Havre. Dimanche, il a émis l’hypothèse d’une réouverture des écoles avec des « scénarios différenciés (…) selon les territoires ». « Je m’attends à ce que l’école le 11 mai ce soit pour le Sud-Ouest. Je ne vois pas le Grand-Est traité de la même manière », anticipe un conseiller de Matignon. Une orientation également prônée par le patron du MoDem, François Bayrou, ainsi que par des élus d’opposition.

Mais cette approche ne fait pas l’unanimité. « L’éducation nationale a toujours fonctionné dans un cadre unitaire, égalitaire », souligne un interlocuteur régulier d’Emmanuel Macron, pour qui la « différenciation » se ferait à travers un « déploiement dans le temps » plutôt que par les territoires. « Il y aura un cadre général au niveau national, mais quoi qu’il se passe il y aura une adaptation de terrain », nuance-t-on au ministère de l’éducation nationale. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : « Ne pourrait-on pas limiter l’accueil dans les écoles aux élèves menacés de décrochage ? »

Ce « flou artistique » est dénoncé avec force par les syndicats, les élus locaux, les professeurs ou les parents d’élèves, qui s’inquiètent des conditions sanitaires dans lesquelles va reprendre l’école. « La reprise scolaire est un sujet incandescent, le gouvernement marche sur des œufs », souffle le maire d’une grande ville. « Tout le monde improvise, tout le monde invente, que ce soit le gouvernement comme nous. Personne n’a le mode d’emploi », pardonne Alain Chrétien, maire (Agir) de Vesoul. M. Blanquer aura l’occasion d’apporter des précisions, jeudi 23 avril, lors de la réunion de groupe des députés LRM, à laquelle il doit participer. Il pourra aussi mettre de l’huile dans les rouages, lundi 27 avril, lors d’une réunion avec les associations d’élus locaux organisée par sa collègue ministre de la cohésion des territoires, Jacqueline Gourault. « Premier gros enjeu »

Le sujet, qui concerne près de 16 millions d’enfants et un million de professeurs, est considéré par le pouvoir comme « le premier gros enjeu du déconfinement ». « Le déconfinement pose de nombreuses questions concrètes sur le plan sanitaire et scolaire », souligne le député LRM, Bruno Studer, président de la commission des affaires culturelles et de l’éducation à l’Assemblée. « Le plus dur est devant nous », estime-t-il, en préconisant « un travail de dentelle ». Article réservé à nos abonnés Lire aussi Réouverture des écoles : « Dans ma classe de maternelle, qui va désinfecter les tables, les feutres et les jeux ? »

Beaucoup, au sein de la majorité, estiment que M. Macron « joue gros » sur ce dossier. Car c’est lui qui a pris tout le monde de court, en annonçant, le 13 avril, cette réouverture. Une décision prise contre l’avis d’une partie de la communauté scientifique, qui craint une deuxième vague du virus. « Jusque-là, la parole politique était constamment calée sur l’avis des scientifiques. Sur ce sujet, Macron a tranché seul, en l’absence de consensus », explique un proche. De quoi exposer personnellement le chef de l’Etat, redoutent ses fidèles. « Cette décision est une énorme prise de risque, grimace l’un d’eux. Si la croissance reprend à 0,5 % mais qu’il y a une deuxième vague de contamination, avec des cas manifestes de transmission par des écoliers, ce sera catastrophique pour Macron. » L’avis du conseil scientifique pèsera néanmoins lourd dans les modalités d’organisation de cette reprise, dit-on au sein du pouvoir.

Pour justifier le choix du 11 mai, l’exécutif met en avant un motif d’ordre « social ». « La situation actuelle creuse des inégalités. Trop d’enfants sont privés d’école », avait souligné M. Macron, le 13 avril. Un argumentaire repris par MM. Philippe et Blanquer. « Chaque mois d’école perdu est un énorme problème social », a justifié ce dernier, mardi. Mais beaucoup y voient aussi un moyen de redémarrer l’économie en permettant aux parents des écoliers de retourner au travail. « Les déterminismes sociaux et les inégalités ne vont pas disparaître parce que les enfants auront repris en mai plutôt qu’en septembre… », balaie pour sa part un responsable de la majorité. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Coronavirus : Emmanuel Macron réfléchit à un déconfinement par territoires en France

Alexandre Lemarié et Olivier Faye

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